Excursion Walter Benjamin

dimanche 1er mai 2011
par  Chantal
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par Pierre-Yves et Hélène

Walter BENJAMIN
(15/07/ 1892 Berlin- 26 /09/ 1940 Port-Bou)

Il n’existe pas un témoignage de culture -civilisation- qui n’en soit un, en même temps, de barbarie. Thèse sur le concept d’histoire, W. Benjamin Issu d’une famille juive allemande, il étudie la philosophie et soutient en 1918 une thèse sur la critique esthétique dans le romantisme allemand qui ne lui permet pas d’obtenir un poste à l’université. Il reçoit un ordre de mobilisation en 1917, mais fi nit par être réformé. Faute de pouvoir enseigner, il va vivre à la fois d’une rente paternelle, de traductions (Baudelaire, Proust,…) et de publications d’essais sur l’art.
Il parcourt l’Europe (Berlin, Capri, Paris, Moscou). De 1920 à 1930, il connaît des difficultés familiales et personnelles, s’adonne aux jeux et à la
consommation de haschich et vit dans une grande précarité financière. Il rencontre Horkheimer et Brecht en 1920 et T. Adorno en 1923.

En 1933, l’arrivée des nazis au pouvoir, pousse les intellectuels juifs allemands à s’exiler, (Horkheimer, Marcuse, puis Adorno rejoignent les Etats-Unis). Walter Benjamin s’installe à Paris, où il est accueilli comme membre permanent de l’institut de recherches sociales (future école de Francfort), ce qui lui permet de publier plusieurs essais sur la sociologie de l’art.

En juin 1940, il est interné au camp de Vernuche pendant trois mois. Libéré grâce à l’intervention de ses amis intellectuels, il prend la décision de quitter la France pour les Etats-Unis. L’occupation lui impose de passer par l’Espagne.

Il rejoint Lisa Fittko (une antifasciste allemande) qui doit le faire passer en Espagne. Le 25 septembre, le petit groupe arrive à Port-Bou où Lisa les quitte en leur conseillant d’aller directement au poste frontière. Là, on notifi e à Benjamin qu’il va être reconduit en France (en vertu d’une directive qui ne sera jamais appliquée).

Walter Benjamin retourne à l’hôtel, écrit une dernière carte postale à Adorno :
« Dans une situation sans issue, je n’ai d’autre choix que d’en fi nir. C’est dans un petit
village des Pyrénées où personne ne me connaît que ma vie va s’achever. Je vous prie
de transmettre mes pensées à mon ami Adorno et de lui expliquer la situation où je
me suis vu placé. Il ne me reste pas assez de temps pour écrire toutes ces lettres que
j’eusse voulu écrire ».

Il absorbe une forte dose de morphine et meurt le 26 septembre à 22 heures.
La vie de Walter Benjamin apparaît comme une suite malencontreuse de malentendus.

L’école de Francfort

L’École de Francfort est le nom donné, dans les années 1960, à un groupe d’intellectuels
allemands réunis autour de l’Institut de recherche sociale fondé en 1923, dont Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse, Jürgen Habermas et Walter Benjamin.
En 1933, à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, l’institut est fermé et ses membres sont contraints à l’exil.

Il s’agit pour ces penseurs d’élaborer une théorie critique des sciences sociales (histoire, sociologie, philosophie) à la lumière du marxisme. Au cœur de cette critique, se trouvent les notions de progrès et de raison. La raison, instrument de libération de l’individu est devenue un outil de domination et d’aliénation. Cette rationalité purement instrumentale mène à la barbarie nazie.
Cette vision très sombre du monde trouve un écho dans le commentaire de Walter
Benjamin à propos du tableau de Klee « Angelus Novus » :

« Il existe un tableau
de Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein
de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche
ouverte, ses ailes déployées.
Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé.
Où paraît devant nous une suite
d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds.
Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer.
Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines.
Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.
 »

L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1930)

La thèse introduite par Benjamin dans la théorie de l’art interroge l’œuvre d’art comme outil d’investigation capable de fournir des connaissances sur un moment donné de la culture.
À l’apogée du capitalisme industriel, donc de sa reproductibilité technique « l’œuvre d’art fait signe vers les transformations sociales révélées par ces changements
de la perception ».

Étudier l’œuvre d’art comme toute autre activité humaine à la lumière des conditions matérielles et historiques de production libère un espace pour une politique de l’art fondée sur des exigences révolutionnaires d’émancipation de l’humanité : « toute théorie de l’art est de part en part (une) politique ».

La signification sociale de l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique
suppose qu’on la rapporte aux conditions de sa production.
Benjamin a démontré que la « valeur unique » de l’art « authentique » est en réalité la manière sublimée dont se présente sa « valeur marchande » : dans le mode de production capitaliste la bourgeoisie tente d’enchanter la marchandise par l’action ornementale de l’art. Cette opération d’occultation de la valeur d’usage par la valeur d’échange conduit à donner à la marchandise l’apparence de l’art.
Cette fonction qu’assigne la bourgeoisie à l’œuvre d’art met en évidence la véritable valeur sociale et politique de celle-ci puisque, avec la reproductibilité technique « toute la fonction de l’art se trouve bouleversée » : au lieu de reposer sur le rituel et de se réduire à célébrer les valeur sacrées de la bourgeoisie capitaliste industrielle triomphante, « elle se fonde désormais sur une autre pratique : la politique ».

« …On peut attendre du développement de la technique (cinéma, photographie) non seulement une exploitation renforcée des prolétaires mais finalement aussi l’instauration des conditions qui rendent possible sa propre suppression : le contrôle et l’organisation mutuels des masses par elles-mêmes devant le film possèdent une « signification sociale », dont l’existence est attestée par l’association directe et intime des plaisirs du spectacle et de l’expérience (…) à l’attitude d’expert ».

Frontières : de l’espace circonscrit à la servitude de l’homme

Le 26 septembre 1940, Walter Benjamin meurt à la frontière Franco-espagnole : il fuit un pays dans lequel il ne se sent plus en sécurité et espère qu’en traversant la ligne qui sépare la France occupée de l’Espagne il pourra ensuite gagner les Etats-Unis. La menace d’un raccompagnement vers la France alors qu’il a déjà franchi la frontière suffit pour le mener au désespoir le plus profond.

Situation singulière et extraordinaire puisque beaucoup d’autres après lui franchiront avec succès et sans trop d’inquiétude cette même frontière (Hannah Arendt, Heinrich Mann, Marc Chagall, André Breton, Max Ernst, Victor Serge... ).

Situation étonnante qui nous amène à réfléchir 71 ans après sur la signification et la définition de la notion de frontière.
Ce qui s’est longtemps pensé en termes de limite territoriale –une notion géographique, délimitant un espace de souveraineté, pour faire court-, sous la forme d’une linéarité géométrique, doit aujourd’hui se comprendre comme la simple expression d’une discrimination. Les frontières sont devenues une instance de contrôle des flux migratoires. Moins qu’une ligne géographique, elles sont aujourd’hui un outil du contrôle de la circulation des populations. En opposition absolue avec l’article 13 de la déclaration universelle des droits de l’homme
(1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.
2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.).
Elles permettent de statuer réglementairement sur qui peut se déplacer et qui ne le peut pas.

À la ligne s’est substitué le point de contrôle. Les contrôles douaniers aux frontières des états européens se sont raréfiés voire ont disparu dans l’espace Schengen, quand dans le même temps, les contrôles dans les gares – au faciès, parce qu’il n’y en n’a pas d’autre possible- les mesures administratives –délivrances de visas dans les consulats, agences de transport contraintes à la vérification du droit à entrer dans un pays, établissement de fichiers permettant la traçabilité des migrants et des demandeurs d’asile, établissement de « zones tampons » dans les pays d’émigration ou de transit-, tout tend à transformer la limite spatiale en procédé discriminatoire envers les populations.

La finalité de ce changement –résultat de la politique menée depuis maintenant une trentaine d’année- amène à associer le franchissement des limites nationales par les étrangers dépourvus des documents exigés, à un fait délictueux. Celui qui traverse une, des frontières, est selon qu’il est désirable ou non, soit libéré de toutes contraintes, soit à l’opposé, menacé de tous les dangers : clandestinité, précarité, soumission de fait à toutes formes d’exploitation, menace d’emprisonnement (rétention), expulsion au mépris de tout droit.

Peu à peu, la frontière perd son caractère de « barrière » pour devenir un filtre. Passe le bon grain : le touriste, l’homme d’affaire, le grand sportif ; retenu celui qui fuit simplement la pauvreté, les violences, la guerre, retenu le vagabond, qui part parce qu’il n’a bien souvent pas d’autre choix.

Les frontières se sont déplacées, des postes de contrôle douanier placés aux limites nationales, elles se sont installées dans les centres-villes, aux guichets des préfectures, aux dispositifs de contrôle (consulaires ou autres) dans les pays tiers, aux « zones-tampons ».

La visibilité des frontières des « états riches » en tant que périmètre du territoire, disparaît pour devenir une pure abstraction : évanescente pour certains (changement d’horaire, d’habitude alimentaire, de langue, de coutumes), menaçante et angoissante pour d’autres, car nulle part et partout mais perpétuellement présente sous le spectre du contrôle policier.

Walter Benjamin en septembre 1940 meurt parce qu’il est mis face à cette nouvelle définition de la frontière. Il a certes franchi la ligne qui sépare la France de l’Espagne, mais on lui signifie qu’il n’a pas un des documents l’autorisant à rester au-delà de cette ligne.

Combien aujourd’hui, comme lui, de désespérés dans les centres de rétention, chez les marchands de sommeil, dans les zones d’attente, clandestins au sein des villes-lumière, logés au 115, vivant sous pseudonyme, essayant de passer inaperçu – invisible -, combien sont-ils à craindre de tomber dans les filets de ces nouvelles frontières ?

Le problème est malheureusement terriblement actuel (l’édification de nouvelles frontières... mentales : on laisse les gens fonctionner sur des concepts périmés pour dissimuler les nouvelles réalités qu’il nous faudrait penser - en l’occurrence ici, il faut penser les flux migratoires en tant qu’ils sont devenus nécessaires et légitimes, indispensables à une amélioration quantitative et qualitative de la vie de tous, ce qui supposerait probablement de supprimer purement et simplement la notion même de frontière- .

Au fond, l’Espagnol de 1939 n’est pas plus désirable que le Congolais de 2011 ou vice versa. Ce constat devrait être l’aboutissement logique de ce chemin.
La façon dont sont traités aujourd’hui les étrangers non communautaires ressemble singulièrement à la façon dont on a traité les républicains espagnols. Est ce politiquement correct de le dire ? On peut le dire quand même.

PASSAGE, monument de D. KARAVAN en hommage à W BENJAMIN à Port-Bou

Inaugurée en mai 1994, cette sculpture commémorative contemporaine est remarquable par son insertion dans le territoire. Calvaire épuré s’inscrivant dans la zone franche située entre cimetière marin et village de Port-Bou, il propose une expérience sensorielle et émotionnelle tendue entre trois éléments : le tourbillon au pied de la falaise (histoire de WB), l’olivier qui représente la lutte pour la vie et la haie, formant obstacle visuel (avec le bruit des trains qui s’en vont). Il s’agit d’un parcours initiatique, où la lumière (espoir) sert de guide mais dont l’accès est toujours repoussé. On ressent physiquement la difficulté du cheminent…

Ce monument se veut métaphore du destin de Walter BENJAMIN ; de tous les
exilés.

« Même l’arbre en fleur ment, dès l’instant où on le regarde fleurir en oubliant l’ombre du Mal. » T. Adorno

« Cet homme n’avait appris à nager ni avec le courant ni à contre courant ». Hannah
Arendt

« C’est seulement pour les désespérés que l’espoir nous a été donné ». Walter
Benjamin