Un petit caillou pour Walter Benjamin

mardi 3 mai 2011
par  Chantal
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Par Marie-Reine

Pour atteindre le mémorial, il faut aller vers le promontoire en bord de mer, monter une pente rude.

De là, le paysage s’impose ; montagnes abruptes, chemins de l’exil devinés dans la végétation, sensation proche de la gare en contrebas, et la mer qui vient battre et s’étale au large.

Un bout du monde réquisitionné par l’Histoire, vide et lourd aujourd’hui.

Les yeux voient d’abord une sorte de tunnel en métal rouillé qui vous attire vertigineusement, comme une descente aux enfers dans l’élément liquide au bas de la falaise.

Puis un petit cimetière vertical avec ses morts empilés, se soutenant l’un l’autre, face à la mer et au vent.

Et un chemin raide, aux cailloux pointus, menant derrière le cimetière jusqu’à un olivier.
Un olivier sans majesté : maigrelet, tordu, ni jeune, ni vieux, battu par les vents, le soleil et tout ce que le ciel peut bien réserver à un arbre au plus haut d’une falaise, mais combattant contre les éléments, comme l’explique l’artiste Dani Karavan :

« Quant à Walter Benjamin, le lieu ne m’était pas donné, on m’a demandé un monument à Port-Bou en hommage à Walter Benjamin, je préfère dire un hommage. J’ai cherché le meilleur endroit, j’étais vraiment hésitant. Et puis, j’ai pensé qu’il devait être près du cimetière. Walter Benjamin n’était certes pas venu à Port-Bou pour cela, pour y être enterré. Mais le fait est qu’il y fut enterré, sans l’avoir voulu. J’ai regardé autour de moi, la deuxième fois où je suis venu, j’ai vu ce tourbillon au pied de la falaise, j’ai pensé : c’est vraiment l’histoire de cet homme. Ce tourbillon a été le premier point de mon projet. Puis je me suis demandé comment y amener les gens. Un corridor, un escalier dans la falaise, n’est pas en soi un objet d’art. Il est là simplement pour amener les gens jusqu’à la mer voir le tourbillon. Ainsi, j’avais un point, et j’en cherchais un autre. Je me suis dit : si ce phénomène existe, la nature peut me proposer d’autres éléments. Alors, est venu l’olivier, qui représente la lutte pour la vie contre les rochers, les pierres, le vent salé et violent : voilà le deuxième point. Puis j’ai trouvé le troisième, avec la haie, obstacle entre la vue et la mer, l’horizon, la liberté, et de l’autre côté, simplement, le bruit des trains qui s’en vont. Ce fut le troisième point. On redescend, et l’on revient au point de départ ; cela devient une sorte d’anneau, mais c’est aussi le chemin qui m’a conduit à la découverte de choses qui sont venues d’elles-mêmes, au fur et à mesure que je concevais mon travail. Quand vous remontez de la mer, du tunnel vous ne voyez que le ciel. Vous arrivez à la lumière et vous ne pouvez avancer, parce qu’il y a un mur de pierre. Vous arrivez à la lumière, à l’espoir, et de nouveau, vous êtes bloqués. Vous ne pouvez passer, vous ne pouvez que tourner en rond, et grimper avec difficulté dans la falaise, dans les rochers. J’ai demandé qu’on laisse les choses ainsi, qu’on ne prévoie pas de chemin aménagé. Je voulais que les gens ressentent physiquement la difficulté de ce cheminement. Vous montez à l’olivier, puis vous arrivez à la plateforme, au grillage, enfin à l’endroit où il fut enterré ».
(Texte publié sur Alliage 45-46)

On s’engage dans les escaliers du tunnel, et un mirage se produit : notre image apparaît comme une ombre verticale devant nous, se confondant avec la mer qui tourbillonne en contrebas et avec le ciel derrière nous. Tout en descendant, on voit qu’il s’agit d’une vitre très légèrement inclinée qui nous protège de l’eau et de la chute, et les mots de Walter Benjamin – Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celle des plus célèbres. L’idée de construction historique se consacre à cette mémoire - nous font asseoir et poser notre regard.
La montagne-frontière s’élève sur la gauche, et à la surface de la mer à nos pieds, bouge au gré des vagues le reflet des herbes folles, du ciel changeant, et de la lumière en haut des marches.
Une vague d’impressions sensorielles et mentales fortes nous emporte.

Il faut trouver maintenant au cimetière en gradins, de petite taille, humble mais magnifié par son exposition aux éléments, la stèle commémorative de Walter Benjamin.
Elle se trouve à l’écart des tombes traditionnelles, et a été recouverte de fleurs et de cailloux empilés, comme le veut la tradition juive.
Voici ce que dira Hanna Arendt, après s’être recueillie sur la sépulture de son ami :
« Le cimetière donne sur la baie directement sur la Méditerranée, il est taillé dans la pierre et glisse sur la falaise. C’est un des sites les plus fantastiques et les plus beaux que j’aie jamais vu de toute ma vie. »

On ne peut s’empêcher de penser, en contemplant de là-haut la montagne et la mer, à tous ceux qui y ont laissé la vie dans leur ultime espoir d’une autre existence, et aussi de craindre ce qui se profile pour ceux qui encore traverseront la Méditerranée.

Marie-Reine - mai 2011.