Bref résumé de la vie de mon père (1903-1971)

samedi 7 mai 2011
par  Chris Boissin
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Par Gentil Puig-Moreno

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Comme vous l’avez constaté, j’aime davantage parler des événements que
de moi-même, bien que, j’aime me dire que je suis le fils d’un anarchiste
et républicain catalan. Je préfère donc parler de mon père que de moi-même
parce que l’épopée dramatique qu’ils ont vécue n’a pas de commune mesure
avec celle que nous avons modestement connue.

Né avec le début du siècle au cœur de la Catalogne, mon père avait deux frères et une sœur qui eurent le droit de faire des études dans la ville la plus proche, Manresa, mais pas lui, parce qu’il était l’aîné, et à ce titre, il hériterait un jour lointain des terres de Rocafort, lorsque son père aurait 80 ans, et lui peut-être 60. Ce n’était pas une perspective très attrayante pour un jeune voulant savoir ce qui se cachait derrière ces belles montagnes de Montserrat. Un jeune qui voulait, plus que découvrir, avaler le monde. Et un beau jour, il décida de s’enfuir. Je l’imagine chaussé de ses espardenyes (espadrilles) en corde, son sac au dos, courant vers la gare de Manresa, située à 15 kilomètres  ; et de là, arriver à Sabadell, puis à Barcelone. Ce que je savais de ses années d’enfant de cœur et d’adolescent, c’est qu’il travaillait dur aux champs et supportait l’autorité despotique du curé du village qu’il faisait souvent enrager. Ce qui, sans doute, lui avait forgé, un caractère de révolté, dur et inflexible, que je lui ai connu, et dont j’ai subi des conséquences.

Je sais très peu de choses de sa jeunesse à Barcelone, sinon qu’il fréquentait les cercles anarchistes de la rambla et du Parallel. Pourquoi et comment avait-il été choisi et envoyé à un congrès international des Jeunesses Libertaires à Hilversum en Hollande ? Je n’en sais rien, mais le fait est qu’il y alla. Au passage, il s’arrêta en France où il travailla chez un propriétaire vigneron de l’Aude -qui en mai 1939 le ferait sortir du camp d’Argelès-. En Belgique, non plus, je ne sais pas comment ni quand il y est allé, peut-être en 1923, il avait alors 20 ans. Bien plus tard, à Toulouse, j’appris que, dans sa jeunesse, il avait connu un groupe d’intellectuels belges théorisant sur l’action directe des anarco-illégalistes de la “Bande à Bonnot”, qui furent assaillis et massacrés par la gendarmerie à Choisy, peu d’années auparavant, le 28 avril 1912. Cela me resta dans la mémoire.

La dictature Primo de Rivera et l’Argentine (1923-1929)

Après son séjour en Hollande et à Paris, le jeune Nonit Puig retourna à Barcelone, et fin 1923, il dû aller faire son service militaire au Maroc. Je me souviens avoir vu une carte-postale écrite en castillan qu’il avait envoyée de Tétouan à ses parents. De cette guerre, non plus, il ne m’en a jamais parlé. Ensuite, début 1925, il embarqua au port de Barcelone sur un cargo en partance pour Buenos Aires, où son frère Émile était déjà avec d’autres amis de Sabadell. Pendant ces années, de nombreux militants et dirigeants de la gauche républicaine catalane poursuivis par la police de la dictature de Primo de Rivera (Durruti, Moix, Ardiaca, Comorera), s’exilèrent à Buenos Aires.

Commentons certains faits historiques qui ont certainement marqué mon père. À commencer par la guerre du Rif (1911 à 1927). En 1921, elle fut marquée par la déroute infligée à l’armée espagnole par Abd-el-Krim. Ce nouveau désastre provoqua de nombreuses critiques aux militaires. En 1923, Primo de Rivera en profita pour faire un coup d’état et instaurer la dictature. Débutèrent alors la clandestinité, les détentions et les exils pour les républicains et les anarchistes. Ce fut l’époque des complots, comme l’assaut à la caserne Drassanes de Barcelone, l’invasion échouée de Francesc Macià à Prats de Molló, en 1926. Le contexte de grave crise du système monarchiste avec des partis politiques traditionnels et conservateurs ne permettait pas d’envisager un régime démocratique. Le pessimisme des décennies antérieures et le sentiment de frustration du désastre de 1898, après la perte de Cuba et des Philippines s’aggrava avec la guerre du Maroc. En 1927, la reddition d’Abd-el-Krim, mit fin au conflit, et encore! grâce à l’aide de l’armée française.

Mon père termina son service militaire en 1925 et ne tarda pas à partir en Argentine. Il y resta de 1925 à 1929. Plus tard, à Toulouse, où nous étions réfugiés de 1940 à 1945, il me dit seulement, et parce que je lui posais des questions insistantes, qu’il avait été gaucho dans la pampa Argentine, puis chauffeur de taxi à Buenos Aires, grâce à l’aide de son frère Émile. J’ai quelques difficultés à imaginer mon père en gaucho, et encore moins en chauffeur de taxi. Mais il paraît, d’après ma cousine Berthe de Barcelone, que c’était un chauffeur de taxi très spécial car il travaillait pour le syndicat qui organisait des grèves révolutionnaires, et son taxi –comme d’autres– servait à la diffusion des prospectus de propagande jetés par un trou dans le plancher du taxi et ainsi éparpillés dans les grandes avenues de la capitale. Cela, en effet, lui ressemblait davantage. Dès la fin 1929, en pleine crise mondiale du capitalisme, lorsqu’il sut qu’en Espagne les événements se précipitaient, il embarqua de Buenos Aires, mais pour Lisbonne afin d’éviter la police de Barcelone à l’affût de tous ceux qui revenaient d’Argentine. Après la démission de Primo de Rivera en janvier 1930, le pacte de San Sebastian d’août 1930 unifia les forces républicaines et de gauche afin d’instaurer la République et les autonomies. Les élections du 14 avril 1931 donnaient la victoire aux républicains. Commençait alors la II République Espagnole, précédée quelques jours auparavant par la République catalane proclamée du balcon de la Generalitat par Francesc Macià.

Les deux premières années de la République et la question agraire.

Au moins sur ce thème, je peux affirmer que je dispose d’une référence probante puisque mon père a écrit, depuis la prison Modelo de Madrid de 1934 à 1936, un livre sur lequel je me suis basé, ayant pour titre : Què és la Unió de Rabassaires, (Ce qu’est l’Union des travailleurs de la terre) publié par les Éditions Barcino de Barcelone, en 1936. À partir de 1931, mon père s’était impliqué dans le syndicat des paysans (Unió de Rabassaires i altres conreadors de la terra). Une loi de réforme agraire (la Llei de contractes de conreus) fut finalement approuvée, en avril 1934, par le gouvernement républicain. L’objectif de la Loi était de protéger les paysans en supprimant l'ancien contrat de la Rabassa Morta, un bail emphytéotique, oral, par lequel un rabassaire pouvait travailler les vignes d'un propriétaire jusqu’à la mort des ceps, environ 40 ans. Mais à partir de la fin du XIXe siècle, à cause du phylloxera les contrats s'arrêtaient, et les propriétaires expulsaient les vignerons pour se lancer dans d’autres productions plus lucratives. Le gouvernement de la Generalitat de Lluís Companys, voyant augmenter les conflits agraires, rédigea cette loi pour que les paysans ne soient plus expulsés et pour leur attribuer leurs propres terres. Cette réforme agraire visait à éviter la confrontation avec les secteurs conservateurs, en faisant certaines concessions. Résultat, la loi était trop modérée pour les rabassaires, mais trop révolutionnaire pour les propriétaires terriens. Elle fut approuvée par le Parlement catalan en 1934, mais l’Institut Agrícola Català de Sant Isidre (syndicat des propriétaires) s'y opposait avec La Lliga (parti régionaliste de droite) et les deux présentèrent un recours au Tribunal de Garanties Constitucionals.

En 1932 le statut d'autonomie de la Catalogne approuvé par consensus à Núria, permettra la récupération de la Generalitat et sera approuvé par la grande majorité du pays. En septembre 1932, les Cortès espagnoles approuvaient le Statut. D’autre part, la réforme agraire espagnole –et surtout en Andalousie–, avait pour but de créer une couche de petits et moyens propriétaires pour en finir avec la structure des latifundia, se heurta de nouveau à l'opposition des grands propriétaires terriens.

Durant la période de 1931 à 1934, mon père organisait les rabassaires de Manresa et les représentait à Barcelone. D’après un ami de mon père, lui aussi rabassaire, que j’avais connu au Casal Català de Toulouse en 1956, c’était un homme de terrain, qui n’hésitait pas à affronter les armes à la main, le Somatent. Cette milice traditionnelle au service des propriétaires était manipulée par l’Institut de Sant Isidre, le syndicat des propriétaires. Le Somatent, armé, faisait des démonstrations de force dans les villages afin d’intimider les paysans. Mon père participa à divers affrontements. Il avait organisé des groupes de rabassaires décidés, installés sur les toits des maisons qui entouraient la place ; ils attendaient le Somatent et ouvraient le feu en l’air, afin de les faire déguerpir. Et ça marchait. Mais mon père ne me l’a jamais expliqué. L’ami du Casal Català, me fit également une description physique de mon père dont je me souviens très bien. Il était souvent vêtu d’une vareuse en cuir et chaussait des bottes, il avait une barbe noire bien fournie et circulait sur une puissante moto. Beaucoup plus tard, un historien de Manresa m’expliqua qu’à partir de ces faits, la presse locale parla de lui et de son action, et les années suivantes certaines municipalités de la région de Manresa donnèrent le nom de mon père à des rues, nom que les franquistes effacèrent aussitôt, en 1939.

Les événements d’octobre 1934

Pendant les événements d’octobre 1934, mon père mobilisa les paysans de la région de Manresa qui arrivèrent en camions pour défendre la Generalitat de Catalunya avec des fusils de chasse, des fourches et des tromblons ! Mais, les militaires du général Batet qui occupaient la place de Sant Jaume les attendaient, et à mesure que les camions arrivaient de partout, ils étaient arrêtés, contrôlés et détenus. Le 6 octobre fut un mouvement insurrectionnel du gouvernement de la Catalogne contre la réaction de droite du régime républicain, au moment où le président Lluís Companys proclama « l'État catalan de la République fédérale espagnole ». Le général Batet, qui recevait des ordres de Madrid et contrôlait la situation, attendait la reddition du président. Frederic Escofet, capitaine des Mossos d'Esquadra (police catalane) résista en ralliant les Guàrdies d'Assalt (gardes d’assaut) fidèles à la Generalitat de Catalunya, mais le président Lluís Companys s'y opposa et préféra se rendre. Malgré les appels radiophoniques de Josep Dencàs, la mobilisation populaire n’eut pas lieu. Finalement, le 6 octobre 1934, le président Lluís Companys communiquait sa reddition et celle de tout son gouvernement au capitaine général de Catalogne, Domènec Batet.

Le Bieni Negre (les deux années noires) de 1934 à 1936

Commencèrent alors les détentions et l’emprisonnement de nombreux dirigeants républicains et des groupes politiques de la gauche catalane. Mon père fut parmi les détenus et il passa deux ans à la prison Modelo de Madrid, en compagnie du président Lluís Companys et des membres du gouvernement de la Generalitat, Barrera, Lluhí, Comorera, Esteve, Gassol et Mestres. Ainsi commençaient, en pleine République, les deux années noires appelées Bieni Negre (octobre 1934 - mars 1936). Cette triste période était causée par la victoire de la droite aux élections de 1933, où pour la première fois participèrent les femmes et où les anarchistes appelèrent à ne pas voter (¡Obreros, no votar!). Elle dura jusqu’aux élections de février 1936. Le Bieni negre se caractérisa par l’annulation des acquis des deux premières années de la République, et par la détérioration du climat social et de la rébellion asturienne d’octobre 1934, réprimée par un général, nommé Franco.

Comme je l’ai déjà mentionné, de la prison de Madrid, mon père rédigea son livre sur les Rabassaires, et le président Lluís Companys lui rajouta une préface tout à fait solidaire, étant donné qu’il avait été l’avocat du syndicat des paysans catalans la Unió de Rabassaires. Le livre a été publié en 1936. Il y eut plusieurs éditions, car j’en ai découvert une qui comportait une dédicace différente de celle que je possède, en consultant le fonds Cambó lors d’un séjour forcé à Montserrat.

Les élections de février 1936 et la victoire du Front Populaire.

Les élections de 1936 furent les troisièmes et dernières élections générales de la II République espagnole, et celles qui donnèrent une claire victoire aux partis et forces de gauche et des républicains du Front Populaire. Je n’insisterai pas sur la joie immense et les espérances populaires, pas plus que sur le drame des faits qui, dès lors, allaient se déchaîner, en prémices des années noires que connaîtraient l’Europe et le Monde dans les années quarante.

Je commenterai, à partir de quelques éléments épars dont j’ai pu disposer, ce que mon père a fait, une fois sorti de la prison de Madrid. La direction de l’Unió de Rabassaires lui proposa la responsabilité de rédacteur de La Terra, l’hebdomadaire des Rabassaires, puisqu’il représentait l’aile la plus radicale et anarchiste du mouvement agraire. L’Unió venait d’obtenir deux députés lors des élections aux Cortès de Madrid. C’étaient Pau Padrò, du Vendrell (Tarragonne), et Josep Calvet d’Argentona (Barcelone). Mais, au sujet de La Terra, j’eus un jour une grande surprise, lorsque j’ai appris par une de mes amies que sa mère, Brunilda Capdevila, avait travaillé avec mon père au siège central de l’Unió dels Rabassaires de Barcelone.

Plus surprenant encore, Brunilda expliqua à sa fille, Lucie (nous militions ensemble à Bandera Roja en 1973 ou 1974) qu’elle m’avait connu alors que j’étais tout jeune enfant. En effet, en 1936, j’avais deux ans. Peut-être que mon père m’avait emmené sur son side-car jusqu’au siège de La Terra. Un jour, paraît-il, elle me demanda comment je m’appelais, et moi qui commençais à parler, je lui répondis Chanti. Il était donc évident que Brunilda Capdevila, la mère de ma collègue et amie Lucie Nussbaum i Capdevila de l’Université Autonome de Barcelone, m’avait bel et bien connu quand je n’étais qu’un enfant de deux ans, en 1936 ! Une belle et insolite coïncidence.

Trois années de guerre civile, et puis l’exil (1936-1939)

De ces trois ans de guerre civile, mon père aurait pu me raconter des aventures et des anecdotes, mais son silence était éloquent, total et très long, 1940, 1950, je peux le comprendre, j’étais un enfant ; 1960 et 1970, toujours le silence, je le comprenais moins. Par contre, ses amis du Casal Català de Toulouse ou du PSUC étaient plus prolixes, et lors des fêtes ou des excursions du Casal, chacun, à sa manière, me racontait sa bataille de l’Ebre. Mais mon père, pas un mot. Je pense qu’il n’a jamais pu surmonter le traumatisme de cette terrible guerre civile qu’il avait vécu de très près sur les fronts. Par contre, j’appréciais beaucoup le peu de choses qu’il me disait ou que je réussissais à lui faire dire. Par exemple, il m’a dit qu’à partir du coup d’état du 18 Juillet 1936, on lui demanda de préparer un concours très sélectif pour être membre du Cos de Seguretat de la República (service d’intelligence et de contre-espionnage). Il fut sélectionné et travailla dans le contre-espionnage à la recherche des agents fascistes infiltrés dans les rangs républicains. Il ne me l’expliqua que lorsqu’il apprit que je faisais des «voyages spéciaux» en Espagne, afin de m’éviter des surprises désagréables avec la police franquiste. Il me rappela notamment que les franquistes venaient de défenestrer et fusiller Julian Grimau (1962), qui était membre du CC du PCE, mais surtout, comme lui, membre du service de contre-espionnage de la République, et ceux-là, étaient les ennemis mortels de la brigada politico-social franquiste.

À la fin de la guerre, j’ignore comment mon père est venu nous chercher à Rocafort avec une voiture pour nous évacuer vers la frontière du Perthus, début février 1939. Puis, au Perthus, les gendarmes, l’emmenèrent vers le camp d’Argelès et nous, femmes et enfants, on nous mettait dans des wagons à bestiaux, envoyés vers un «refuge» à Épinal. Nous étions à nouveau séparés.

Je termine ce bref résumé du peu que je sais de la vie de Nònit Puig i Vila. Je suis convaincu que ce fut une vie tourmentée et digne, faite d’événements dramatiques, d’affrontements colossaux entre communisme et fascisme, guerres civiles et mondiales qui ont détruit tellement d’hommes et de femmes, et au cours desquels se forgèrent des destins aussi inespérés que désespérés.

Sans vouloir lui trouver de justifications, je crois être arrivé à le comprendre, car il a fini sa vie, en vivant comme un ermite dans une cabane à Saint Simon, près de Toulouse-le-Mirail, enfermé dans un silence impénétrable. La rupture d’un anévrisme l’emportera en septembre 1971, dans une fin douloureuse et tragique. J’essaie d’expliquer l’inexplicable à propos de la dernière partie de sa vie consacrée à la lecture et à l’écriture.

Je lui rends ici, comme fils, un profond hommage. À partir de maintenant, je porterai le lourd fardeau de son combat pour l’intégrité, et il vivra en moi ; je perpétuerai les fils épars de sa mémoire. La mémoire de tous les combattants pour la Liberté.